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La Parole de…Nicolas Lambert

Le 9 février au Théâtre de La Couronne (le TLC), Nicolas Lambert présentera un documentaire théâtralisé : Elf, pompe Afrique. Un spectacle conçu comme un acte citoyen, un travail d’histoire contemporaine, la lecture d’un procès hors norme construit en forme de réquisitoire implacable contre le fonctionnement de la compagnie Elf ainsi que celui de l’État français en Afrique. Un peu plus de deux heures de spectacle militant qui réussit le tour de force de faire d’un procès fleuve une comédie où l’on rit, mais dont on ne sort pas indemne.

En résumé, que va découvrir le spectateur qui va venir voir votre pièce ?
Nicolas Lambert.
C’est un documentaire théâtral. Le spectateur va y voir et y entendre les propos qui se sont tenus à l’occasion du procès Elf au printemps 2003. On va essayer d’en faire une synthèse et de comprendre ce qui s’y est passé, ce qui s’y est dit… et en quoi ça nous concerne. Et ça nous concerne. On va y apprendre comment la société Elf, qui était une société d’état, avait effectivement un objectif industriel puisque c’est une compagnie pétrolière, mais aussi quel rôle elle avait dans le financement de la vie publique et politique française. On va aussi y apprendre quel rôle elle avait, au moment de sa création, pour poursuivre la politique coloniale française.

Cette société pétrolière, Elf, a été créée sous le Gal de Gaulle ?
Nicolas Lambert
. Elf a été créée par le général de Gaulle et les mêmes personnes qui avaient créé peu de temps auparavant le CEA (le Commissariat à l’énergie Atomique). C’est peu dire que tout cela a été créé à l’époque dans un pays qui etait ruiné… on a suivi dans la presse ces jours-ci qu’il avait même été envisagé de rattacher la France au Commonwealth… et par miracle, la France devient une grande puissance nucléaire et une grande puissance pétrolière. Donc, on peut s’interroger : comment et pourquoi ?

Au cours de cette pièce, c’est donc surtout du pétrole dont on va parler ?
Nicolas Lambert.
Elf va servir, au moment où la décolonisation devient « à la mode » à travers le monde, à suivre ce mouvement officiellement et à faire le contraire officieusement. Voilà de quoi il retourne à travers ce spectacle.

On comprend assez vite quand on voit la pièce qu’il ne s’agit pas uniquement d’un procès pour abus de biens sociaux au détriment d’une compagnie pétrolière, mais d’un système de gouvernement qui est mis en cause…?
Nicolas Lambert.
Voilà ce qui s’est passé : vous avez, à un moment donné, en pleine cohabitation, le Premier ministre français, qui appartient à un parti politique qui s’oppose au président de son propre parti, tous les deux voulant briguer le poste de présidentiable. C’est un schéma tout à fait extraordinaire que l’on n’imagine pas aujourd’hui : un Premier ministre qui ne s’entendrait pas avec le président de son propre parti et qui voudrait lui tirer dans les pattes !!! On n’a jamais vu ça !!! (le ton de Nicolas Lambert est ironique, évidemment. NDLR) Donc, en résumé, vous avez Balladur qui veut niquer Chirac et pour ce faire, il va détruire la machine à financer le RPR. Pour arriver à ses fins, il va nommer un de ses proches, Philippe Jaffré, à la direction de Elf qui lui-même va signaler à un petit juge d’instruction, Eva Joly, qu’en soulevant un petit coin du tapis, il y a des choses pas très belles à voir. Pas de bol : Eva Joly soulève le tapis et dit que ce n’est pas le petit coin du tapis qui l’intéresse mais la totalité !!! Le petit bout de tapis soulevé par Philippe Jaffré était déjà en soi assez incroyable, mais Eva Joly découvre que le véritable problème, qui est beaucoup plus vaste, c’est tout un système de gouvernement.

Eva Joly a donc été le juge d’instruction pour ce procès Elf ?
Nicolas Lambert.
Pour la première partie seulement puisqu’elle a arrêté à un moment donné, suite aux pressions physiques qui se sont multipliées et qu’elle a dû subir. C’est aussi ce que raconte le procès. À un moment donné au cours du procès, Lefloch-Prigent, qui parle de lui en tant que P-DG de Elf, la plus grosse entreprise française nationale, (c’est-à-dire qu’il n’y a pas de ministre au-dessus de lui mais juste le président de la République), qui dit que s’il avait dû donner des noms de personnes à qui sert le système Elf, sa vie aurait été en danger. Ce qui est très grave, c’est que l’on parle du fonctionnement de la France, mais aussi du fonctionnement de pas mal de pays du continent africain.

Vous vous êtes blindé au niveau juridique pour ne pas être attaqué en diffamation ?
Nicolas Lambert.
Oui, bien sûr, mais le texte est inattaquable : ce sont des propos publics, qui ont été tenus dans un procès public et qui concernent une entreprise publique. C’est peu dire que ces propos-là doivent être à nouveau tenus dans un lieu public. C’est la justice française qui en fait état.

À ce jour, combien de personnes ont vu cette pièce ?
Nicolas Lambert.
Ça fait deux ans et demi que le spectacle tourne : il y a à peu près trente mille personnes qui ont vu ce spectacle.

À l’instar du film Indigènes, votre pièce a-t-elle changé quelque chose dans l’opinion publique ?
Nicolas Lambert.
Nous ne sommes pas dans les mêmes outils. Pour ce qui est d’Indigènes, on a une poignée de stars issues de grands médias qui se sont emparés d’un fait d’actualité pour le rendre visible. Ce fait historique a été récupéré politiquement par la première dame de France qui s’est émue du sujet. Cela a suffi pour faire prendre conscience à l’État qu’il fallait légiférer. Chose que n’avait pas réussi les dizaines de commissions parlementaires et les rapports énormes qui avaient été faits par les représentants de l’état, pour lesquels on vote, depuis des décennies sur ce fait. C’est assez surprenant que quand un film issu de l’industrie cinématographique met un coup de « stabilos » sur ce sujet-là, ça devient important. On peut, dans un premier temps, constater que le travail de nos parlementaires ne servirait à rien. Si on doit prendre acte de cela, alors oui, tout doit servir à alerter l’opinion, mais personnellement, je ne pense pas que la reine de France puisse faire grand-chose pour les « nègres ».

Est-ce à dire que votre spectacle, qui ne profite pas des projecteurs médiatiques, est condamné à être présenté devant un public déjà acquis : les militants alter-mondialistes, les auditeurs de Daniel Mermé et les lecteurs de Charlie-Hebdo ?
Nicolas Lambert.
Pas du tout !! Ce n’est pas une scène militante qui me fait venir, il me semble !!!

Votre pièce est courageuse, mais ne faut-il pas aussi un certain courage pour la programmer ?
Nicolas Lambert.
Oui, tout à fait. Je joue à Anemasse depuis 3 ou 4 jours et j’ai un public de gens très jeunes ou de personnes un peu âgées qui viennent me voir en sortant du spectacle pour me dire : “ On n’était pas au courant de ce que vous dites dans la pièce, on ne savait pas… ! » Ces gens-là ne sont pas des militants. Je m’inscris en faux par rapport à cela : je ne joue pas devant un public acquis. Je n’ai pas de public acquis : on ne me connaît pas. Ce n’est pas moi qui suis important, c’est ce dont on parle. Mais le spectacle a sa propre notoriété. C’est déjà un peu à rebrousse-poil par rapport aux grandes politiques médiatiques. évidemment, je préfère jouer ma pièce et donner des matériaux à un public en demande ou qui n’est pas au courant, plutôt que de flatter une opinion.

Qu’est-ce qui vous a incité à vous intéresser à ce procès ?
Nicolas Lambert.
J’avais fait un travail, peu de temps auparavant, sur cette monstruosité qu’est la prison et je voulais faire un travail sur la justice. Donc, j’ai assisté à plusieurs procès : le procès de Elf, le procès qui avait été fait contre Alain Juppé et les emplois fictifs du RPR, les marchés publics d’Île-de-France, etc. Des choses qui nous regardent… J’ai été effaré de voir comment les informations arrivent au public, filtrées et enrobées parmi les mille anecdotes qui ne recouvrent pas la réalité des procès. Le problème n’est pas de s’intéresser aux coucheries de Roland Dumas ou de Loïc Lefloch-Prigent, or, ce sont ces informations qui apparaissent en dernier ressort. Le fait que quelques personnes s’en sont mis plein les poches n’est pas le plus grave. Ce qui est grave, c’est que le fonctionnement de cette machinerie qui engendre ces dysfonctionnements n’apparaisse pas au public. C’est le fonctionnement de la Ve République que je remets en cause clairement.

Elf a été vendu à Total et donc n’existe plus, mais nous avons toujours une mainmise sur l’Afrique ?
Nicolas Lambert.
C’est peu dire que nous avons une mainmise sur l’Afrique : en ce moment, les avions qui bombardent régulièrement le Tchad, c’est nous. En foot, on dit « nous » dans ces cas-là. « Nous », on a des bases aériennes au Tchad. Il faudrait se poser la question de savoir pourquoi on a des bases aériennes et militaires au Tchad. Parce que c’est sympa ? Qu’il y fait beau ? Quand les Américains font dans d’autres pays ce que nous, nous sommes en train de faire au Tchad, nous sommes tous informés et nous levons les bras au ciel en parlant d’ingérence et en les traitant de salauds. Nous faisons la même chose en ce moment chez les noirs, mais c’est chez les noirs, donc, on s’en fout. Les mêmes noirs qui sont le plus souvent au plus bas de l’échelle chez nous et qui n’ont pas le droit de vote, continuent à être particulièrement concernés par ce qui se passe en ce moment dans la Ve République. Ces choses qui se passent en Afrique se passent en dehors de tout contrôle démocratique encore une fois. Aucun parlementaire n’a accès à la politique africaine de l’Élysée. On pourrait parler aussi de ce qui se passe au Togo ou dans un tas de pays… : c’est en dehors de tout contrôle démocratique ! Par contre, il y a un contrôle médiatique dans la mesure où l’on n’en parle pas.

Un spectacle de plus de deux heures, ça pourrait paraître long, pourtant même si en on sort consterné, on a aussi beaucoup ri…
Nicolas Lambert.
Oui, malheureusement, c’est rigolo. C’est un documentaire, donc c’est un montage, j’ai fait en sorte que ce soit au service d’une démonstration. J’ai fait en sorte de pouvoir dire certaines choses et qu’il y ait une progression dramatique là-dessus. Quand il y a un certain nombre de tensions qui s’accumulent, je les ponctue par un éclat de rire qui me semble être une arme au moins aussi efficace qu’un éclat d’obus. Et puis on retient mieux quand on se marre…

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert