Théâtre du Blog

elf, la pompe Afrique
Par Philippe du Vignal 

”Je comprends peu à peu qu'ils ne voient pas les  délits, écrit Eva Joly, parce qu'ils évoluent dans un autre monde, physique et mental”. Ici, c'est magnifiquement dit et illustré par Nicolas Lambert.

Le fameux procès Elf (17 mars / 9 juillet 2003 11ème chambre du Tribunal correctionnel de Paris présidé par Michel Desplan) avait fait suite à l'instruction de la juge Eva Joly depuis 94 ( eh,oui! presque 20 ans) à propos  des subventions accordées au groupe textile Biedermman, puis aux magouilles de la société Elf. Cette instruction avait été menée avec la juge Laurence Vichnievsky, puis par Renaud van Ruymbeke.

  Rappelons les faits qui, pour les plus jeunes de nos lecteurs, doivent sembler appartenir au Moyen-Age! Et parfois assez compliqués à démêler. Donc, dans ce procès Elf, on va essayer de comprendre comment ont pu se produire, au sein de cette très puissante multi-nationale pétrolière, des abus de biens sociaux, l'ouverture de  comptes offshore, des  “aides” à un certain nombre de présidents africains, et, bien entendu,des  financements de  partis politiques français et… autres enrichissements personnels.   Avec, en vedette, trente sept prévenus dont les  principaux: Loïch Le Floch Prigent, P.DG. de Rhône-Poulenc, puis surtout d'Elf de 89 à 93, puis de G.D.F., et encore  de la S.N.C.F. , qui avait été renvoyé en prison en 2010 pour manquement à l'obligation d'indemniser la partie adverse. Il y a aussi  André Tarallo qui occupait chez Elf le poste capital de Directeur des Affaires générales et très copain avec Omar Bongo, le Président du Gabon, ou Denis Sassou N'Gessou , celui du Congo.
   Quant à André Guelfi, créateur des bateaux-usines ( d'où son surnom Dédé la sardine), puis magnat de l'immobilier (propriétaire de plus 130 immeubles!),  c'est, chez Elf, un intermédiaire rémunéré pour obtenir des contrats juteux un peu partout , en particulier avec les Russes. Et le dernier de cette  bande qui peut faire penser aux Pieds Nickelés, et non des moindres, c'est  Alfred Sirven, aujourd'hui décédé, vice- président de Elf,  qui gère les relations sociales et arrose les syndicats.
Mais il a aussi un  pouvoir considérable  et des réseaux d'influences en Afrique ; il est donc en concurrence avec Tarallo… Et  titulaire de 300 comptes bancaires , la plupart en Suisse dont le Président a bien du mal à savoir à qui ils appartiennent et surtout à qui ils profitent… Bref, que du beau monde…
  Nicolas Lambert reprend le spectacle qu'il avait créé en 2005, et c'est un vrai régal; on se demande comment ce procès synthétisé en  presque deux heures trente avec quelques intermèdes chantés peut passer aussi vite. Nicolas Lambert avait assisté à toutes les audiences en se faisant passer pour un journaliste et  il en avait  relevé les dialogues entre le Président et chacun des prévenus . il a su avec beaucoup d'habileté   condenser l'essentiel de ces quatre mois d'audience de façon à nous en donner une idée la plus juste possible du procès  malgré la grande complexité du dossier.
    La justice a souvent été proche du théâtre et combien de pièces ont été tirées de procès! Mais ici, ce qui est exceptionnel, c'est le fait qu'il n'y a ici qu'un seul comédien en scène, et quel comédien! Derrière un pupitre, en l'occurrence un gros bidon bleu marqué Elf, Nicolas Lambert  joue tous les rôles avec une technique et une habileté de  premier ordre; d'abord ,celui du Président Desplan, au regard foudroyant et aux répliques cinglantes, cherchant à démêler le vrai du faux avec une vigilance de tous les instants. Attentif aux mots employés quand il s'agit d'évoquer la caisse noire d'Elf, que les prévenus voudraient bien appeler d'un autre nom, attentif aussi aux vrais comme aux faux mensonges, traquant sans pitié les confusions  d'intérêt dans  cette affaire de détournements de fonds au sein même d'une des plus importantes sociétés françaises, au bénéfice de quelques-uns.
   C'est d'une drôlerie très  acidulée quand même: le Président  cite le noms des comptes bancaires suisses: Tomate, Langouste, Minéral,etc.., ( sic) Tarallo bavasse à n'en plus finir pour essayer d'esquiver la vérité et il faut toute la ténacité du Président pour contrer ses petites stratégies minables. Guelfi fait semblant de n'être qu'un petit intermédiaire, mais c'est  Sirven est sans doute le plus inquiétant, le, plus machiavélique, qui   laisse tomber quelques phrases menaçantes d'un maître chanteur rompu à ce genres d'affaires, du genre: “laissez tomber sinon je vais me mettre vraiment à parler, et beaucoup d'hommes politiques français vont être éclaboussés”; quant à Loïch Le Floch-Prigent, cynique et suffisant, il sait se montrer d'une mauvaise foi patente, et  même quand il joue les repentis, il reste méprisant envers une justice qu'il croyait aux ordres.
   Les dialogues sont tout à fait authentiques et il faut parfois se pincer pour croire que des dirigeants importants, bardés de décorations dont la Légion d'Honneur, aient cette arrogance et cet esprit de clan. L'on se dit parfois  qu'il doit y avoir d'autres affaires aussi incroyables , mais tapies dans l'ombre qui sévissent actuellement.
  C'est aussi drôle qu'amer et ces messieurs ont tous des phrases incroyables: ” Ce n'est pas moi qui ai le goût du luxe, c'est ma femme” . ” Pour des raisons africaines; j'étais aussi le conseil du Président Bongo” dit Tarallo. ” Ce qu'Eva Joly appelait la corruption, le l'appelle moi un travail”. Et ils sont toujours prêts à brouiller les pistes et à se rejeter les responsabilités.
  Nicolas Lambert a eu raison d'assumer tous les rôles; il faut le voir singeant Tarallo à la barre, ou mimant Le Floch Prigent. C'est vraiment du grand art digne de la meilleure commedia del'arte. A la fin, Nicolas Lambert quitte son rôle de Président quelques minutes pour constater , comme n'importe lequel des spectateurs, l'étendue des dégâts, tant il est vrai que cette affaire comme il le dit, aurait pu faire sauter vingt fois la République. Comment un petit malfrat de banlieue pourrait-il en effet supporter cette injustice judiciaire;  d'un côté ,de lourdes peines souvent pour un petit délit, et de l'autre quelques années de détention et des amendes  pour de gigantesques  détournements de fond.
  On repense à ce court spectacle de tribunal joué autrefois dans la rue  par les comédiens du Théâtre du Soleil  avec cette phrase qui disait déjà tout: “Qui vole un œuf va en prison, qui vole des millions va au Palais-Bourbon”., Ne soyons pas dupes, cela existe dans toutes les démocraties mais la douce France est  quand même douée dans le genre: tous les gouvernements  ont eu leur lot de scandales mais celui-ci, par le nombre et l'importance de ceux qui y ont trempé, a quelque chose d'inimitable quand il est mis en scène avec un art de l'acteur aussi  exceptionnel.
  Certes le temps a passé, mais pas tant que cela, et  reste, grâce à la magie du théâtre, une sacrée leçon d'histoire et de sociologie: ” Je comprends peu à peu qu'ils ne voient pas les  délits, écrit Eva Joly, parce qu'ils évoluent dans un autre monde, physique et mental”.
Ici, c'est  magnifiquement dit et  illustré par Nicolas Lambert.

Philippe du Vignal

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert