Un Fauteuil pour l'Orchestre

Jubilatoire ! Et décapant…
par Denis Sanglard

Nicolas Lambert s’est invité au procès Elf où, pendant quatre mois, se faisant passer pour un  journaliste, il a tout noté, tout vu, tout observé. Il est implacable. Cette retranscription littérale du procès est un moment de théâtre citoyen nécessaire. Les dessous peu reluisant de la Cinquième République apparaissent ainsi au grand jour. Nicolas Lambert a l’œil acéré. Cette affaire, ce scandale, qui pouvait paraître sur le fond bien obscure devient d’une clarté limpide sur le plateau. Seul en scène pendant deux heures il fait revivre les principaux protagonistes de cette sale affaire qui lavent ici leur linge sale en public. Les personnages sont esquissés de quelques traits mais leurs propos sont effrayant de cynisme, de roublardise et d’imbécilité voire même de naïveté. Devant les faits de corruptions, de détournements de fonds, de caisse noire, ils nient en bloc, se contredisent, rejettent la faute sur l’autre, celui qui un temps fut leur complice. Ils sont pathétiques et ridicules. Et là, Nicolas Lambert ne rajoute rien. Ce qui est dit est la transcription littérale de ce qui fut énoncé. Les bras nous en tombent. On rit certes mais la comédie qui se joue est d’une cruauté imparable. Surtout c’est tout un système qui est ainsi dénoncé. Système politique corrompu où l’impunité semble, pour un temps, prévaloir. Impunité ou aveuglement, allez savoir.

Nicolas Lambert est toujours juste, jamais dans l’outrance. Il tient ce procès impeccablement, la note toujours exacte sans jamais tomber dans l’outrance ou la caricature. Les silhouettes esquissées sont certes chargées mais leurs propos bien plus outranciers, leur mépris, effacent la charge. Loïk Le Floch-Prigent, André Tarralo (Monsieur Afrique), Alfred Sirven, André Guelfi (Dédé la Sardine) sont les parangons d’un système pourri jusqu’à la moelle. D’une politique cynique pour laquelle la fin justifie les moyens. Nicolas Lambert saisit aussi avec bonheur le personnage du juge au regard d’acier qui soulève une à une les contradictions et « les absences » de ces messieurs. Surtout on découvre ceux qui furent derrière ce système, les hommes politiques qui le mirent en place et le rendirent pérenne. Avant d’y mettre fin pour des raisons bassement politiciennes… Nicolas Lambert n’édulcore rien, aiguisant notre curiosité devant cette affaire tentaculaire aux volets multiples. Elf, la pompe Afrique c’est du théâtre citoyen, nécessaire, indispensable. Mais ce qui est incroyable c’est justement la théâtralité intrinsèque de ce procès à laquelle il ne manque rien, des personnages au moindre rebondissement, aux dialogues et aux répliques qui font mouche. Nicolas Lambert a su intelligement relever cela pour le porter sur le plateau. Dépouillé du décorum de la cour, ce procès ainsi mis à nu devient une comédie humaine implacable et terrifiante.

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert