Amnesty International - La Chronique

par Amélie Meffre - décembre 2019

Nicolas Lambert - Le théâtre dans la plaie 

Le comédien et dramaturge défend un théâtre documentaire à la portée de tous.
À l'affiche, sa trilogie «
Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie" dénonce les travers de la Ve République.

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Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels, impliqués dans sa trilogie Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie. Un travail de titan pour le comédien comme pour le dramaturge qui a mené des années d’enquêtes. C'est après l'élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s'attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président ne fait nullement cas d'une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n'était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement (voir encadré) . Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d'une infirmière psychiatrique, partie trop tôt d’un cancer, et d1un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l'atelier théâtre du lycée, il sera vite embarqué. Ça commence tort avec une pièce tirée du roman d'Horace McCoy « On achève bien les chevaux », contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas Lambert est paré pour continuer. Alors qu'il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire - avec qui il fonde sa compagnie (1). Ensemble, ils montent le spectacle « Nanterre la folie » qui évoque la journée du 22 mars 1968 (quand les étudiants se rendent dans le pavillon des filles) et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. «Je n'avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu'il existait une ville au milieu de la banlieue » se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c'est un succès et la pièce tourne dans des salles qu'il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion: la radio. Ses yeux clairs s'illuminent quand il se souvient de Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires» sur France Inter... « Ça m'a ouvert au monde», résume-il. Il ne se contente pas d'être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu'il est objecteur de conscience . Dans les années 2000, il devient reporter aux côtés d'Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au coeur des créations. Ce souci d'être au plus près d'un public varié ne le quitte pas: « Où tu joues? Pour qui tu joues ? Qu'est-ce que tu joues ? ». Nicolas Lambert veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il interprète dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l'histoire d'une famille ayant quitté l'Alsace en 1870 - comme son grand-père-, il interroge les habitants sur l'histoire de l'immigration et en tire un feuilleton radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou établissant un parallèle au micro entre ces exilés d'hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd'hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun , au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Amélie Meffre



  • Enquêtes magistrales
    À l'affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement: le dramaturge dissèque les trois volets en s'appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d'État gratinées. Des sujets brûlants toujours au coeur de l'actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le « canardage » est de premier choix. Il soulève une multitude de questions et pas mal de rires.
© Un Pas de Côté 2020 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert