La Terrasse

nov 2019 (Catherine Robert) : 

Nicolas Lambert reprend l’intégrale de son indispensable viatique politique et citoyen : pétrole, nucléaire et armes ; bleu, blanc et rouge. Résistance, lucidité, humour et vigilance au cœur de « l’a-démocratie ».

Bleu – Blanc – Rouge, l’a-démocratie, tel est le titre du triptyque dont Nicolas Lambert a jeté les bases en 2003 avec un spectacle devenu aussi célèbre que les tristes sires qu’il met en scène : Elf, la Pompe Afrique. De mars à juillet 2003, Nicolas Lambert a consigné les minutes du procès de ce formidable scandale politico-financier qui révéla les arcanes mafieux de la politique africaine d’une France maintenant ses anciennes colonies sous coupe réglée. Nicolas Lambert interprète les différents protagonistes de cette affaire d’Etat : comparaissent à nouveau, devant les yeux des spectateurs, Loïk Le Floch-Prigent, André Tarallo, Alfred Sirven et André Guelfi, grands manipulateurs de fonds et d’influences. Indispensable (et hilarant !) viatique pour se repérer dans les méandres de ce marigot, le volet bleu est suivi d’un deuxième, blanc : Avenir radieux, une fission française éclaire l’imbroglio de la politique nucléaire hexagonale, où manipulateurs de fonds et d’influences font fi de la démocratie au seul bénéfice des lobbies industriels. Le Maniement des larmes explore enfin les relations financières entre le complexe militaro-industriel et les hommes politiques français. Commissions et rétrocommissions permettent de subventionner la vie politique nationale. De l’attentat de Karachi, en mai 2002, jusqu’à la mort de Kadhafi, en octobre 2011, toute une série d’événements scandent le scandale et révèlent, quand on les décrypte, la gabegie et les compromissions.

Appel à la vigilance démocratique

Des onze Cherbourgeois morts à Karachi jusqu’aux milliers de victimes des armes françaises, des pays dévastés aux populations massacrées, des ressources mises à sac à l’équilibre écologique mis à mal : le prix à payer des campagnes électorales paraît, à la fin, honteusement onéreux… Nicolas Lambert joue les protagonistes de cette triple farce assassine avec un remarquable talent que soutient celui de ses compagnons d’aventure : Erwan Temple, Frédéric Evrard, Eric Chalan, Hélène Billard et Jean-Yves Lacombe. On découvre le cynisme des manipulateurs, la médiocrité intellectuelle et morale de leurs marionnettes, l’impuissance désabusée des lucides et le mépris patent dont font preuve les hommes politiques pour la démocratie et ses instances de contrôle. Le rythme est haletant, la mise en scène est impeccable, la forme du théâtre-documentaire est parfaitement maîtrisée : on rit autant qu’on est horrifié. Quant au fond, il parvient à éviter les pièges de la paranoïa complotiste. La composition subtile des différents personnages ne force pas le trait du burlesque, et l’humanité avec laquelle Nicolas Lambert les interprète montre combien ils sont humains, tristement humains. Pas d’antiparlementarisme de mauvais aloi dans cette pièce, pas de sarcasme sur l’air du « tous pourris », mais un appel à la vigilance et à l’information. Ne haïssons pas les politiques, faisons de la politique !

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Entretien

Comment ce projet ambitieux est-il né ?

Nicolas Lambert : Il est né d’une colère : celle d’avoir eu à voter pour Jacques Chirac en 2002 en pensant naïvement qu’il allait remettre en question les fondements d’un système qui nous contraignait à élire un roi en installant un épouvantail en face. Il ne l’a pas fait, a mené une politique de droite en accord avec le patronat qui a remis en cause le statut des intermittents, accusés de voler l’argent des travailleurs, selon le mot du patron des patrons d’alors. J’ai décidé qu’il fallait arrêter de se cacher derrière Molière ou Shakespeare et qu’il fallait désigner frontalement, avec les mots d’aujourd’hui, les adversaires de la démocratie. Au début, je pensais faire un seul spectacle, mais j’ai mis deux ans à écrire, jouer et tourner le premier, tout en suivant tous les procès qui mettaient en cause le financement occulte des partis politiques. L’aventure a duré quinze ans !

« IL S’AGIT DE S’ATTAQUER À DE L’IMPENSÉ. »

Pourquoi ce titre, « L’A-Démocratie » ?

N.L. : Parce que les domaines qu’évoquent ces trois spectacles (l’énergie, l’armement et la défense) et leurs liens avec le financement de la vie publique sont des domaines où la démocratie n’existe pas, ou pas encore. Il s’agit d’ouvrir ces pages-là. Il s’agit de s’attaquer à de l’impensé : comment se fait-il que la France soit passé d’un territoire impérial à un petit Etat-nation en créant des structures qui continuent d’administrer en sous-main les territoires officiellement libérés de sa tutelle ? Aujourd’hui encore, les intérêts industriels français continuent d’être défendus par l’Etat et on ignore souvent que Elf a été créé pour maintenir notre présence dans les anciennes colonies. Je raconte tout cela dans le premier volet de la trilogie. Cela dit, aujourd’hui, l’inféodation a changé de sens : les multinationales ne sont plus les valets mais les maîtres de l’expression de la puissance des Etats, ce pourquoi je pense qu’il est temps de considérer ces entreprises multinationales et transnationales comme des Etats à part entière, auxquels il faut demander des comptes.

Pourquoi le dire au théâtre ?

N.L. : Parce que le théâtre est un très bon endroit pour être attentif à ce qui se dit en coupant son téléphone ! Même s’il est de plus en plus compliqué de faire du théâtre, j’espère que le public continuera d’être fidèle, de venir voir les trois spectacles et d’en parler ensemble après la représentation, comme cela se fait depuis le début de cette aventure.

Propos recueillis par Catherine Robert

© Un Pas de Côté 2019 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert