Victoire (époque 1) la fille du soldat inconnu 

En douze tableaux, Sylvie Gravagna raconte la jeunesse de Victoire Bayard - surnommée Chourinette - de sa naissance, alors que son père meurt à Verdun dans un grand feu d’artifice, jusqu’à l’année 1949, où elle lit « Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir, non sans soulagement…

« Je suis née le 14 juillet 1916, le jour de la mort de mon père à Verdun dans un grand feu d’arti ce. Ma grand-mère Félicité insiste pour qu’on m’appelle Victoire, mais ma mère me surnomme plus modestement Chourinette.

À sept ans, je chante avec tant de plaisir les prières pour Jeanne d’Arc que cela fâche Grand-mère qui n’aime pas le plaisir.

À douze ans, je songe déjà au mariage. Mais ça ne me fait pas rêver. Vous imaginez Jeanne d’Arc raccommodant les chaussettes de Vercingétorix ? Moi non plus.

À 15 ans, j’entre comme dactylographe dans une banque. C’est pas l’usine ! C’est pas le trottoir ! Et je béné cie des samedis après-midi que les femmes qui travaillaient pendant la guerre ont obtenus pour aller faire les courses. Moi j’me balade à l’exposition coloniale pendant que maman manifeste pour obtenir le droit de voter. Je vois des noirs tout nus si laids que je manque de m’étouffer tellement c’est drôle. Le grand Pierrot m’expliquera tous les méfaits de la France en Afrique. C’est moins drôle.

À 20 ans, je chante dans tous les radio-crochets organisés par les piquets de grève du 9ème arrondissement. Avec ma copine Corinne Trecler, je monte un duo de chansons joyeuses, et paf, c’est la guerre. Je découvre que les parents de ma mère sont des juifs polonais morts de la grippe espagnole. Je coiffe la Sainte Catherine et refuse de me coudre une étoile jaune. Je me tiens à carreau chez ma grand-tante à Avignon, celle qui tient le cinématographe.

La libération. Retour à Paris.

Enfin l’isoloir. Le Canard Enchaîné se moque de nous : la femme votera pour le blond ou pour le brun ? Vive la France ! »




© Un Pas de Côté 2018 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert