Au Poulailler

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Critique : Victoire la fille du soldat inconnu (Sylvie Gravagna)
par Myrto Reiss

Une de ces femmes qui ont fait avancer les choses et que l’histoire a tues.

Elle aurait pu être une de ces femmes anonymes et oubliées que les recherches de Michelle Perrot ont remises en lumière. Mais Victoire Bayart n’a jamais vraiment existé. Née le 14 juillet 1916, jour où son père meurt à Verdun, celle qui jusqu’à la fin de ses jours portera le surnom de Chourinette grandit auprès de sa mère Eve, modiste et suffragette, de sa grand-mère paternelle, catho réac qui ne cesse de pleurer ses quatre fils emportés par la Grande Guerre, et de Marguerite, la concierge anar aux forts accents lorrains. Chourinette grandit la chanson aux lèvres : chants liturgiques avec mamie, berceuses inculquant aux filles leur destin d’épouses, « Verdun, on ne passe pas » tous poumons gonflés en chœur avec les autres élèves de l’école, « Viens à l’exposition » de Malloire à propos de cet événement fort distrayant qu’a été l’Exposition coloniale, en passant par les vers plus désinvoltes de Mireille et Jean Nohain.

Chourinette commence sa vie en pure enfant de la IIIe République, le Petit Lavisse à la main, admirant Jeanne, Vercingétorix, et la grandeur de la France, mitraillée par les injonctions sexistes, patriarcales et colonialistes de son époque. Elle la poursuit dans les lignes du Front populaire, par la découverte de lointaines origines juives pendant l’Occupation, en amante de moult hommes et mère de l’enfant d’un GI noir, en citoyenne obtenant enfin le droit de vote en 1944. Victoire Bayart n’a donc jamais vraiment existé mais sa trajectoire retrace celle de beaucoup de femmes que l’entre-deux-guerres a vu grandir.

Sylvie Gravagna est la joyeuse interprète de toutes les figures féminines qui composent cette « comédie historico-musicale », faisant revivre la France de la première moitié du XXe siècle. Dans un décor rudimentaire (un paravent et quelques costumes, restriction revendiquée aussi comme le résultat d’une politique culturelle paupérisant les compagnies) et avec la participation du public, elle met en scène avec brio et justesse la prise de conscience de la condition féminine, la lente marche vers l’émancipation, la remise en question des modèles patriarcaux par le biais d’un répertoire de chansons qu’on dirait écrites sur mesure. Victoire Bayart, dite Chourinette, est une de ces femmes qui ont fait avancer les choses et que l’histoire a tues.

 Myrto Reiss

© Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert