La Tribune des Tréteaux

Victoire 
par Halima GRIMAL


Rendre compte d’une époque riche en mouvements sociaux et politiques, évoquer la condition féminine dans son parcours historique et législatif, le projet est d’une grande ambition qui irait au-delà de la représentation, s’il n’y avait le biais d’un personnage à créer qui soit à l’image de tous, référence, égérie et surtout personne attachante qui prend corps sur la scène. C’est le choix de Sylvie Gravagna qui a conçu, écrit « Victoire, la fille du soldat inconnu » et qui représente la compagnie « Un pas de côté » en jouant le personnage éponyme.

Le décor est minimaliste : une patère qui, chargée d’accessoires vestimentaires divers, permettra les changements de personnages, juste un détail dans le costume, et l’emblème du rôle suffit. Cette totale sobriété est donc plus un support biographique du jeu qu’un élément représentatif du contenu. Idem pour la petite loge dressée sur le côté qui devient au-delà de l’évocation d’une vie de précarité, un lieu d’habillage à proximité du public, et permet ainsi de continuer l’échange théâtral, même en disparaissant de la scène.

L’originalité du décor est donc ailleurs ! Sur un écran, qui propose, comme dans les films du cinéma muet, des annonces de chaque tableau, et qui fait comme un zoom sur un moment précis ou un élément révélateur. Très esthétiques images de détails de tissus, du ramage à la broderie, avec une notation  sur l’odeur du peuple, et l’emblème accroché par les hommes au cou des femmes d’une époque, des écervelées, donc des « oies blanches » à jamais. Jusqu’au jeu de mots, « les oies du capital » : ironie, petit coup de griffe, le ton est donné. Jusqu’à des films d’archives en collage noir et blanc, des montages sur la veule autorité des chefs de rayon, hommes de petit pouvoir mais omniprésents sur la destinée des employées, et autres trouvailles comiques et finement féministes.

L’utilisation du costume porté par la comédienne est intéressante, broderie anglaise et blouse grise de l’institutrice, puis, des dessous qui deviennent des dessus, plus de corset, Gabrielle Chanel et Colette ont joué leur rôle, et enfin, robe de satin gris perle. Toute cette superposition sur soi qui dira la libération des autres : la femme est le sujet de la pièce et Victoire (personnage ainsi prénommé dans le dernier téléfilm de Marie Trintignant, mis en scène par sa mère, Nadine Trintignant, « Victoire ou la douleur des femmes ») est un hommage constant à la difficulté majeure d’être femme justement, dans un univers pétri de masculinité patriarcale indéboulonnable, ou si peu…

Les prénoms de femme sont d’ailleurs, dans la pièce,  un fragment d’histoire : Félicité qui pleure ses quatre fils tués dans les tranchées et dont le prénom synonyme de bonheur est l’antithèse de son existence personnelle ; Eva, Eve, la première qui née femme s’acharnera à le devenir en s’affranchissant du diktat des hommes, qui finira modiste à Brodway, la consécration de la cousette qui sera adulée, comme le fut celle qui restera à jamais dans les mémoires sous le surnom de Coco (Chanel). Et Victoire, née le 14 juillet 1916, jour de la défaite et de la chute de Verdun où périt son père : son prénom dès lors devient un slogan même si en famille, on la surnomme Chourinette (petit nom gâté, tiré d’une chanson de Mireille et de Jean Nohain). Mais en argot parisien du XIXème siècle, un « chourineur » est un manieur de « chourin », de « surin », de couteau : Chourinette est celle que l’on aime (« petit chou », « petite chérie ») mais aussi celle qui cisaillera les contraintes formalistes qui enferment la femme dans un rôle totalement codifié.

Et à travers cette découverte de la vie d’une enfant née à une drôle d’époque, Chour (abréviation d’un diminutif déjà très enfantin) va connaître un mysticisme  de circonstance lié à la beauté des chants religieux, le patriotisme des perdants qui crient un cocorico nationaliste aussi naïf qu’inquiétant, la réussite scolaire d’une fille à qui on permet de passer son certificat d’études, l’univers des cocottes clientes à la boutique d’Eva, l’exposition universelle de 31 ou plutôt le « zoo humain » où la populace parisienne vient se gausser des « indigènes des colonies ». Elle devient dactylo, connaît Jeannot, Henri et toute une liste non exhaustive d’amants de passage, pratiquant la méthode Ogino en guise de contraception aléatoire. Elle est déléguée syndicale, avorte sur une table de cuisine chez une « faiseuse d’anges ». Puis la Guerre, le nazisme, la chasse aux gènes juifs dans sa généalogie, le suffragisme, la Zone Libre, la fréquentation de cabarets, une existence bien remplie où Chour jette par-dessus les moulins les convenances, les obligations, et le qu’en-dira-t-on.

L’irrésistible ascension de Chour ne s’arrête pas là : elle vote enfin comme toutes nos mères ou grands-mères en 45, puis c’est la maternité avec un G.I noir, fin des « douleurs d’être née femme », hymne à la « libération des choix et des mœurs ». 

C’est un vaste panorama historique à travers ce personnage bien trempé et absolument sympathique de Chourinette, mais la force du spectacle vient aussi des intermèdes musicaux, l’Histoire révélée par les chansons d’époque qui en disent long sur les mentalités, les objets de mépris et les « idéaux ».

Sylvie Gravagna, seule en scène, est  Chourinette et toutes les autres à la fois, pétillante, heureuse visiblement d’être là, portée par le public qui l’accompagne de sa complicité et de son plaisir à la suivre dans le dédale d’une Histoire écorchée au canif des revendications féminines, sans que jamais cela ne devienne un manifeste. Car tout est légèreté, « pas de côté », envol de la voix avec la fausse maladresse et la juste distance de la comédienne qui chante comme Chour le ferait et non comme elle saurait le faire en professionnelle passée par le cabaret.

Et on ne peut que penser justement à ce grand film « Cabaret » avec Liza Minnelli, où les numéros se superposent à la réalité du nazisme, surimpression, Monsieur Loyal est le maître de jeu des tableaux présentés aux spectateurs de la salle.

C’est un bien agréable spectacle au propos grave présenté avec l’élégance fine de Sylvie Gravagna, expressive, toujours juste, moqueuse, chez elle sur scène comme au milieu du public. Beaucoup d’aisance, de savoir-être, une gaîté et une capacité de toucher, d’émouvoir, la palette d’un jeu sensible et vaste.

Et le public est conquis, les applaudissements nourris.

A voir, juste pour le plaisir d’apprécier ce petit bijou théâtral qui met les cœurs en liesse !

Halima GRIMAL*

© Cie Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert