L'Humanité

26 avril 1914 : une date clef pour les suffragistes françaises....qui s'en souvient ?

Centenaire du succès du référendum sur le vote des femmes
par EUGÉNIE BARBEZAT

Sylvie Gravagna, comédienne dès l'adolescence puis metteuse en scène est aussi licenciée en histoire et ardente défenseuse des droits des femmes. Autant de centres d’intérêt qui trouvent leur aboutissement dans son spectacle « Victoire, la fille du soldat inconnu » qu’elle va jouer à la Java le 24 avril prochain dans le cadre d’une journée-évènement destiné à célébrer le centenaire du premier référendum en faveur du droit de vote des femmes.

Le  26 avril 1914, la journaliste Séverine* apostrophait les femmes dans "Le Journal", qui organise une consultation sur le droit de vote des femmes à l’occasion des élections législatives par ces mots : "Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter un jour ?"

A la surprise  générale, le scrutin quasi référendaire mobilise 505 972 femmes françaises, qui répondront par l’affirmative à la question de la journaliste suffragette ! En cette année 1914, les femmes veulent participer aux décisions politiques et le font savoir...

La Guerre éclate. Une autre mobilisation fait taire leur revendication. "Quand les femmes voteront, il n'y aura plus la guerre" sera l'un des arguments des suffragistes de l'entre-deux-guerres. Il faudra attendre un décret-loi pour que le droit de vote soit obtenu... 30 ans plus tard !

Sylvie Gravagna, comédienne dès l'adolescence puis metteuse en scène est aussi licenciée en histoire et ardente défenseuse des droits des femmes. Autant de centres d’intérêt qui trouvent leur aboutissement dans son spectacle « Victoire, la fille du soldat inconnu » qu’elle va jouer à la Java le 24 avril prochain dans le cadre d’une journée-évènement destiné à célébrer le centenaire du premier référendum en faveur du droit de vote des femmes.

Quelle a été la genèse de l’évènement de samedi ?

En faisant des recherches pour mon spectacle j’ai découvert qu’avec la complicité des féministes françaises, « Le journal » avait organisé, pendant les législatives d’avril 1914, un référendum pour demander aux femmes si elles désireraient « voter un jour ». L’énorme succès de cette consultation a été une surprise, même pour les féministes qui ne s’attendait pas à ce qu’elle mobilise plus de 500 000 personnes dans toute la France. Le 26 avril 1914, il y avait plusieurs lieux à Paris où les femmes pouvaient se rendre pour voter (elles furent 16 000 Parisiennes à le faire ce jour-là) et les provinciales pouvaient envoyer leur bulletin au journal durant toute la semaine suivante.

affiche_java

C’est la Première Guerre Mondiale qui a écrasé tous ces désirs d’émancipation citoyenne puisque les femmes sont « gentiment » devenues infirmières ou « munitionettes » durant le conflit. Aujourd’hui encore on commémore la guerre, mais pas ce référendum qui fut un évènement marquant de la lutte des femmes.

Dans mon spectacle, « Victoire, la fille du soldat inconnu », un de mes personnages est suffragiste, et cela étonne beaucoup de spectateurs qui pensent en général que les suffragistes étaient anglaises et qu’il y en avait très peu en en France. Pourtant, ce n’est pas le cas, même si elles étaient moins violentes qu’en Angleterre, les suffragistes françaises ont bel et bien existé. C’est ce que je souhaitais montrer avec ce spectacle. Cette journée à la Java a aussi pour objectif de rappeler que si il y a 70 ans, le droit de vote a été « concédé » aux femmes par un décret, par trois fois, des lois avaient été présentées au parlement, aussitôt balayées par les sénateurs et les députés… le droit de vote est donc bien une conquête, issue d’années de luttes.

Que peut le théâtre, est-ce son rôle de sensibiliser, de mobiliser pour des droits nouveaux ?

Le théâtre doit être un lieu de débat, qui n’apporte pas forcement de réponses toutes faites mais qui amène les spectateurs à se poser des questions et à remettre en cause certains aprioris. Par le théâtre on peut toucher à la fois le cœur et l’esprit, parfois en remuant même des choses plus « viscérales ».

Vaclav Havel disait « les femmes, souvent, ne font pas de politique à cause des enfants alors qu’au contraire que c’est pour les enfants que l’on doit faire de la politique», je serais tentée de transposer cette citation en remplaçant le mot politique, par celui de « théâtre », d’ailleurs, cela se rejoint !

A qui s’adresse cette journée du 26 avril prochain à la Java ? Qui souhaiteriez-vous y voir ?

Tout le monde est bienvenu ! Je souhaiterais bien sûr qu’il y ait  le plus de participants possible. Et beaucoup de jeunes et d’hommes ! Je suis souvent navrée de constater que lorsque l’on organise un évènement autour des droits des femmes, l’assistance est souvent quasi exclusivement féminine alors qu’en fait les droits des femmes, c’est un problème de société, pas un problème de femmes !

En tant que comédienne, metteuse en scène, avez-vous été confrontée au sexisme ?

Le sexisme est évident dans ce métier. « La comédienne » reste un « objet de désir » dans l’œil de bien des metteurs en scène, même si il y a de plus en plus de femmes metteuses en scène et d’autrices -j’aime bien ce mot- de théâtre.

Il y a quelques années quand un journaliste (du Monde) était venu voir l’un de mes spectacles, il m’avait demandé de qui était la pièce ! Il ne pouvait apparemment pas concevoir que je puisse en être la créatrice (texte et mise en scène), ce qui bien sûr était le cas ! Je ne suis pas sûre que les mentalités aient beaucoup évoluées aujourd’hui à ce sujet. Je que je dis aux jeunes qui veulent travailler dans ce milieu, c’est qu’il faut qu’elles revendiquent et imposent leur légitimité en tant que professionnelles capable d’assumer des postes à responsabilité. Et ce n’est pas gagné : Il y a par exemple moins de femmes dans le milieu de la culture que dans l’armée française, il faut le savoir !

Quelles serait pour vous aujourd’hui le meilleur moyen d’atteindre enfin la parité ?

Personnellement le fais partie de l’association H/F, qui œuvre pour la parité dans le domaine de la culture. Il y a beaucoup de théâtre qui adhère à cette association qui attire leur attention sur la place des femmes et les postes qu’elles occupent au sein de leurs structures, mais également aux propos des pièces qu’ils programment. C’est très net que par exemple, dans le théâtre jeune public, souvent les petits garçons grimpent aux arbres tandis que les petites filles regardent par la fenêtre ! Il faut être vigilant sur ce plan là également.

*Séverine était une journaliste féministe, suffragiste, collaboratrice entre autres de l’Humanité de Jean Jaurès où, outre les droits des femmes elle a défendu le capitaine Dreyfus. En juillet 1914, tandis que René Viviani devenait président du conseil, Séverine organisa une manifestation qui rassembla 2400 personnes en faveur du vote des femmes. Un cortège, le premier du genre, défila des tuileries à la statue de Condorcet. La guerre arrêta momentanément le mouvement. La volonté de Séverine était d'unifier les associations suffragistes en une entente fédérale pour le suffrage des femmes qui oublierait les désaccords entre les associations.

Repères :

De nombreux chantiers restent à mener, Aujourd'hui, si l'égalité est acquise pour le droit de vote, on peut se demander si les femmes ont réussi à s'imposer réellement dans le milieu très masculin de la politique - sans parler de la façon dont elles y sont traitées parfois :

  • 26,9 % de  femmes à l’Assemblée nationale
  • 22,1 % de femmes au Sénat
  • 12,3 % de  femmes dans les Conseils généraux.

Quant aux dirigeants des collectivités  territoriales :

  • 13,9 % de femmes maires,
  • 5 présidentes de Conseil  général sur 101
  • 2 présidentes de Conseil régional sur 22 

Aux dernières élections municipales, on a constaté pour la première fois un recul du nombre de femmes élues maires.

Au programme ce samedi 26 avril à La Java, 

  • Un spectacle : Victoire la fille du soldat inconnu - de et avec Sylvie GRAVAGNA
  • Des échanges - 26 avril 2014, 100 ans de débat : quelle vision historique ? Quelle vision d’avenir ?
    • Anne-Sarah Bouglé, lauréate du prix spécial 2011 de l'Assemblée nationale – Le vote des Françaises Cent ans de débats. 1848-1944 (Presses universitaires de Rennes)
    • Geneviève Couraud, présidente de l'Observatoire des droits des femmes et de l’égalité des chances du Conseil Général des Bouches du Rhône, Présidente d'Elu-es Contre les Violences faites aux Femmes
  • Une exposition 
    • La bibliothèque Marguerite Durand présentera une sélection de documents appartenant à  ses collections, évoquant le scrutin du 26 avril 1914 : cartes postales illustrées, coupures de presse, éventail suffragiste, manuscrits… illustreront ce moment fort du long combat des femmes pour l’obtention du droit de vote.
  • Des lectures et des chansons - extraits de textes majeurs, de Condorcet à Benoîte Groult, témoignages inédits des premières votantes, chansons féministes ponctueront le débat.
© Cie Un Pas de Côté 2017 - co-direction Sylvie Gravagna & Nicolas Lambert